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NOUVELLE

Feurn

Une nouvelle de Judith Lossmann.

Cet arbre est immense. Beaucoup trop immense. On dirait qu’il grandit. Feurn le regarde et, sous ses yeux d’abord ébahis par les mystères de la nature, puis effrayés par cette poussée dont elle sent qu’elle n’a rien de « normal », se penche pour examiner les racines de l’arbre. Comment peut-elle les voir ? Elle l’ignore, mais sous la couche d’humus, sous les feuilles mortes des saisons précédentes, sous la couche de terre d’où affleurent des torsades noueuses et des rejets verdissants, elle peut observer les racines. Des racines ? Plutôt des radicelles, des radicules, d’étranges filaments blancs, fragiles, si peu de chose. Elle pense à cette fugace tige végétale, blanche, toujours accrochée aux radis dans les bottes vendues par le primeur sous la halle de son quartier. Feurn s’interroge. Comment d’aussi minuscules racines peuvent-elles tenir un arbre gigantesque qui pousse à vue d’œil ? Elle aurait aimé trouver la réponse, mais un nouvel événement lui en retire toute possibilité.

Dans son dos, à quelques centaines de mètres derrière elle, un feulement la coupe dans sa réflexion. Un cri rauque, répétitif, avec du grain et des cailloux dans la gorge. Une gorge telle une cavité profonde, une grotte d’autrefois quand les hommes vivaient dans la nature. Ce sont les cris d’un animal sauvage. Un dinosaure ? Un tigre à dents de sabre ?

L’animal pousse cinq cris.
S’arrête et reprend.
Cinq nouveaux cris.

Les salves sonores s’enchaînent les unes aux autres. L’animal se rapproche d’elle. Chacun de ses pas est précédé par les effluves de son haleine. Fumée ? Comme s’il avait mangé un sanglier sauvage cuit à la broche sur un feu de camp.

Feurn doit se cacher. Il n’y a aucune cachette possible à proximité. La seule option ? Grimper dans l’arbre et ainsi, peut-être, échapper à la bête indomptable. Comment l’arbre pourrait-il supporter son poids avec des racines aussi insignifiantes ? Si elle grimpe, l’arbre et elle vont tomber et elle sera propulsée dans la gueule puante de l’animal.

Toujours plus près d’elle, la bête gratte la terre. Feurn n’a aucun choix. Elle entame l’escalade le long du tronc, elle prend appui sur les branches, elle monte et sent l’arbre vaciller, mais elle est encore trop près du sol. Il lui faut ajouter quelques mètres pour être hors de portée des dents et des griffes de la bête.

L’arbre bouge de plus en plus.
Au sol, à son pied, l’animal lève la tête, ouvre la gueule, pousse sa litanie de cris et saute d’un mouvement gracieux sur le tronc pour rejoindre Feurn, laquelle, totalement effrayée et à bout de solution, grimpe de plus en plus vite vers le sommet. Sa course entraîne l’arbre dans une danse étrange. De ce fait, l’arbre effectue d’immenses cercles, de plus en plus larges, signe de la proche rupture de ses racines.

Soudain, de là-haut, Feurn distingue une masse d’eau. Ça n’était pas là tout à l’heure. Un lac ou un étang. Une surface liquide assez importante pour plonger ? Quelques étages plus bas, l’animal progresse, bientôt il sera là. Sa vie est foutue. Elle va mourir. Entre les crocs du fauve et la noyade, elle choisit.

Et saute dans l’eau.

Un instant, trop bref, elle vole. Puis, par les pieds qu’elle tend pour faciliter son amerrissage, elle pénètre dans l’eau, et descend, descend. Ce lac qui s’est formé sous ses yeux est un puits sans fond. Bientôt, elle devra rejeter l’air de ses poumons, ouvrir la bouche, avaler de l’eau.

Mais non…

Des branchies lui poussent spontanément le long du cou. Elle se débat, rythme sa respiration, mais très vite nage comme un poisson. Lentement, elle remonte vers la lumière, attirée par elle et aussi par des petites ombres qui flottent à la surface.

Manger !
Feurn a faim.
Elle ne le savait pas.

Elle ouvre la bouche, se jette sur une libellule. Hum, c’est bon. Ça fait du bien. Feurn découvre combien les insectes peuvent être goûteux.

Rassasiée, elle s’inquiète. Vais-je rester un poisson toute ma vie ? Pour trouver une réponse, elle saute hors de l’eau et, de son angle de vue très spécial, avec ses nouveaux yeux de poisson, elle tente de voir quelque chose. L’arbre semble avoir résisté. Elle n’entend plus la bête. Normal, se dit-elle, je n’ai plus d’oreilles.

Alors, elle se concentre sur les infrasons, les graves, les résonances, les vibrations et reconnaît le rythme des feulements.

Cinq et stop.
Cinq et stop.
Cinq et stop.

Voilà, pour échapper à la mort, elle est condamnée à rester poisson.

Soudain, le cycle sonore s’arrête et un énorme plouf lui tombe dessus. La bête a plongé pour l’attraper. Prise au creux de la vague créée par l’onde de choc, Feurn est projetée sur la berge toute proche. Poisson, elle suffoque. Elle espère un miracle. Rien ne vient. Elle voudrait redevenir humaine, mais elle reste poisson. Pourquoi les branchies ne se retransforment-elles pas en poumons ?

Sans qu’elle y soit pour quelque chose, son corps fait des sauts de carpe ; elle voudrait rejoindre l’eau avec, au bout, une mort certaine. Mais, à minima, mourir en respirant !

Elle reste. Là aussi, c’est la mort assurée. Feurn sent la vie la quitter. Poisson ou humaine, quelle importance quand la vie s’en va ? Elle est effrayée au-delà du supportable par cette mort imminente. Elle ouvre grands ses yeux de poisson et voit.

Feurn s’est endormie dans le salon, sur le canapé.
La télé, toujours allumée, diffuse un programme sur la pêche à la morue.
Lilly, sa chatte qu’elle aime d’amour, est occupée à faire ses griffes sur le tronc de sa nouvelle Crassula, une plante grasse sans racine qui vacille dangereusement sous les assauts du félin qui… accompagne son exercice de miaulements extrêmement forts, par salves de cinq, pour exprimer son mécontentement devant ses gamelles vides.

Feurn éclate de rire !