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NOUVELLE

L’acte de foi de Geneviève

Une nouvelle de Judith Lossmann.

Ça a commencé… Comme ça. L’air de rien. Un simple chiffre. Un parmi des millions d’autres dans cette société hyperinformatisée de la douzième génération. Un simple chiffre, peut-être, mais tellement incongru, si surprenant…

En soixante-dix ans de relevés des ventes cumulées, tous serveurs confondus, c’était du jamais-vu, pour tout dire !

Peter, Olivia, Diego, Liam, Louise, Léo, Jibril, Mani, Chandra, Kenji, Aïko… Pas un seul, pas une seule, nulle part sur la planète, ne s’était connecté.

C’était le 13 octobre 2057. Un samedi. Et, pour la première fois depuis le lancement du shopping en ligne, le chiffre affichait une baisse. Pas grand-chose : un différentiel quasi invisible de – 1,366 % ! Cependant, à l’échelle mondiale, elle se traduisait en millions de devises perdues. Personne ne sut à quoi attribuer ce mouvement vers le bas. Le dimanche, les choses étant rentrées dans l’ordre, on oublia cette désaffection sporadique des consommateurs.

Dès le samedi suivant, le cumul tendait à nouveau vers le moins. Cette fois, avec une différence bien plus sensible : – 13,66 % ! Les plus éminents spécialistes, les comptables, les pronostiqueurs, les responsables du marketing, les publicistes, les vendeurs de tous poils tentèrent de comprendre et ne comprirent rien du tout. Ils furent cloués dos au mur par The chiffre, comme on le surnommait déjà. Après moult débats, on théorisa sur une erreur dans l’autoprogrammation de l’IA responsable des contrôles. Ouf ! Tout ce beau monde rentra faire bombance pour le week-end, rasséréné par la seule explication possible : une erreur dans l’algorithme.

Et puis, avouons-le, les sommes engrangées s’écrivaient avec quantité de zéros. S’il y avait des pertes, elles ne valaient rien !

Le samedi suivant, on était aux aguets ! The chiffre tomba. Les visages plongèrent avec lui : – 27,30 % de trafic, soit autant de chiffre d’affaires envolé, on ne savait où. Que se passait-il, à la fin ? Les grands pontes de la planète « Commerces and Co » se penchèrent enfin sur un autre monde que celui des mathématiques.

Qui renonçait délibérément à acheter ?

Dans leurs songes de grandeur, emportés par des vagues de succès jamais contredites, tous ces grands hommes, ces cadors, ces sachants avaient oublié l’essentiel. Derrière un achat sur Internet, il y a… une femme ou un homme. Mince alors, ces gens n’étaient pas seulement des numéros de cartes bleues, des codes, des identifiants et des mots de passe !

Comment s’était-on à ce point éloigné de l’essentiel ? Facile. L’argent coulait à flots, enrichissait toujours les mêmes familles. Il se stockait sur des comptes, sous forme de maisons grandioses, roulait sur les routes, volait dans les cieux, se baladait dans l’espace intersidéral le temps d’un week-end en apesanteur… Mais d’où venait-il ?

On interrogea les acheteurs déficients pour cerner leur motivation et comprendre leur absence répétée d’achats trois samedis de suite. On en fut pour son argent. Ni Peter, Olivia, Diego, Liam, Louise, Léo, Jibril, Mani, Chandra, Kenji, Aïko, ni personne parmi les « NoConso » ne put fournir la moindre explication.

À l’approche du samedi suivant, la sphère « pognon à gogo des couillons qui croient avoir des besoins qu’ils n’ont pas » tremblotait de toutes parts. Une armée d’ombres vêtues de costumes à dix mille dollars, agitée par un Parkinson invasif. La situation était très tendue, sinon on aurait bien ri !

Et The chiffre, semaine 4, s’étala à la une des médias : – 54,60 % ! Il se multipliait encore par deux ! À ce rythme, on dépasserait les 100 % de chute le samedi suivant. Une catastrophe annoncée !

Le bataillon des trembloteurs s’agita pour de bon, cette fois. On cessa de discutailler pour passer à l’action. Ces couillons de consommateurs refusaient de dépenser leur argent ? Forçons-les en agitant les flags promotionnels. Jamais, au fil de l’histoire humaine, soldes massives et affaires inoubliables ne s’étaient démenties. Des alertes furent diffusées partout. Des messages encourageants tutoyaient les clients déserteurs. On les pria d’accepter des excuses sans rime ni raison. On cessa de les déconsidérer ; on leur rendit leur dignité en arrêtant de penser à eux comme à des couillons.

Les promotions fusèrent ! Non pas deux pour le prix d’un, ni trois, ni quatre… mais dix !

Ça devait fonctionner ! On a toujours pris l’argent là où il est en petite quantité, mais en masse. Dans les poches des pauvres prêts à des coups de folie pour se croire riches. Et, comme chacun le sait, les petits ruisseaux font les grands fleuves qui se jettent dans les océans ! Doté de sa propre énergie, l’argent des pauvres sait à coup sûr — c’est inné — quelles rives suivre pour tomber dans les bourses des riches.

Sûrs des techniques employées, on attendit samedi avec une fébrilité non dissimulée. Et The chiffre éclata à la figure du monde financier : – 109,20 % !

La débâcle.

En cinq samedis, l’économie avait ralenti jusqu’à se figer.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais ce ne fut pas le cas. Elle s’aggrava.

Les défaillances des samedis se répétèrent les vendredis et les jeudis. Puis les mercredis et les mardis. Tout le commerce mondial en ligne se focalisa sur les dimanches et les lundis. Les riches tentèrent de faire croire que ces deux jours commençaient plus tôt et finissaient plus tard. Ils échouèrent. À trop prendre les gens pour des idiots, on en devient idiot soi-même.

En deux mois, il n’y eut plus aucun achat sur Internet.

Puis plus aucune recherche sur les moteurs.

Pour finir, les réseaux sociaux s’éteignirent d’eux-mêmes. D’abord ceux qui vendaient de la publicité pour inciter les gens à consommer, puis tous les autres dans la foulée.

Tout ce qui passait par un écran cessa d’intéresser les consommateurs de produits, d’informations et de culture.

Quatre mois, deux semaines et trois jours après le 13 octobre 2057, le monde changea de face. La Terre retourna au monde d’avant Internet. Les riches mis à part, personne ne s’en plaignit. Vous allez comprendre pourquoi.

Un observateur posté là aurait narré l’histoire à sa façon. Il aurait dit combien les peuples étaient fatigués de la superficialité qu’on leur infligeait d’adopter. On ne se parlait plus, on ne se voyait plus, on ne découvrait plus rien. Tout arrivait à la maison par l’intermédiaire de commandes et de conjugaisons de touches. Un fou aurait voulu limiter les déplacements des personnes à deux cents mètres autour de chez elles leur vie durant qu’il n’aurait pas agi autrement.

Les lois mercantiles imposaient de commander, de se faire livrer, de regarder des écrans minuscules ou géants pour se distraire, de se parler au travers de machines, d’être spolié de toute intimité, culturelle ou autre — mais ceci est une autre histoire.

Les États, redoutant la circulation d’argent en espèces — dont ils ne pourraient ponctionner leur quote-part —, avaient supprimé la « matière sonnante et trébuchante » au profit de morceaux de plastique avec des codes, retirant aux plus démunis la possibilité d’échanger de menus services et de « s’arranger ». Les entrepreneurs, prisonniers d’un piège, ne pouvaient plus faire un devis sans que l’administration fiscale en soit informée.

Interdire était la norme. L’interdiction était massive, dangereuse, expansionniste. Elle avait ghettoïsé toutes les strates de la société. Seuls les riches pouvaient s’en extraire par cooptation, amitié ou intérêt commun.

Oui, les « petites » gens en ont eu marre. Ils se sont arrêtés. Eux-mêmes seraient incapables d’expliquer pourquoi ou comment. Ça s’est produit, c’est tout. Le troc étant redevenu la norme, l’argent n’avait plus aucune importance. Il s’évanouit. Dès lors, plus personne n’alla travailler. Les ouvriers des centrales électriques comme les autres. En une semaine, la planète se retrouva au stade d’avant l’Avant.

Les quelques centaines de riches et leurs sbires qui s’étaient partagé le monde entier furent les premiers affectés. Physiquement incapables de monter à pied les étages pour rejoindre leur penthouse, ils embauchèrent, pour un salaire en viande, fruits et légumes, fromages de qualité et bons vins, des forts des Halles afin d’être transbahutés jusque chez eux.

La plupart des fortunés ne connaissaient que le restaurant, le service à domicile, les domestiques. Incapables de se préparer un repas sain, ils se contentèrent du contenu de leur congélateur. Mais très vite, les leurs, comme ceux des magasins désertés, ne présentèrent plus que des clayettes chargées de produits avariés. Ils tombèrent malades.

Les pauvres, femmes et hommes, furent suppliés par l’ancienne caste des nantis de leur préparer à manger. Partout, on réclama les ouvriers d’autrefois pour organiser le troc sur les marchés, cultiver des vergers et des potagers. On les rétribuait en nourriture et en objets utilitaires.

Parfaitement inadaptés aux nouvelles conditions de vie, les riches s’appauvrirent rapidement pour acheter les services des pauvres… qui s’enrichirent.

Et notre observateur pronostiquerait qu’un monde se refera à l’identique du monde d’avant… Il suffira de rouvrir les centrales électriques. Tout recommencera. Seuls les joueurs auront changé de faciès en échangeant leurs rôles.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais ce ne fut pas le cas.

Quand tu n’as pas de voiture, de jet, de yacht, de drogue, d’alcool ou de sexe pour jouer, tu as le temps de réfléchir.

Quand tu n’as pas d’amis corruptibles pour te renvoyer en miroir une image falsifiée de toi-même, quand tu travailles avec tes mains, tu as le temps de réfléchir.

Tu as le temps de remarquer combien la différence entre riches et pauvres tient à peu de chose.

L’air de rien, au fil des millénaires, la pauvreté s’était instruite.

Quand, presque par hasard, une occasion de modifier le monde se présente à toi, tu ressens l’obligation d’être à la hauteur, sans reproduire les fautes du passé. Une envie partagée naquit. Une femme symbolisa à elle seule la force du mouvement. Connue sous toutes les latitudes par son prénom, Geneviève eut une parole décisive :

— Personne ne rouvrira les centrales électriques. Ni aucune autre !

S’ensuivit un discours capable de soulever les foules. À la place, on cultivera les champs à la main, on remodèlera les territoires, on redonnera leur place aux animaux sauvages, à la faune et à la flore, on protégera le vivant. Dans le respect de toutes et de tous, chacun sera libre de penser à sa manière et, s’il nous plaît de danser ensemble sous la pluie en comptant des lentilles, qui aura le cœur d’en empêcher quiconque ?

Une décennie plus tard…

Dans les champs et les jardins ; dans la savane et les forêts primaires ; dans les villes redevenues vertes et les campagnes sans phosphates… Dans les cieux libérés des avions, remplacés par des bateaux à voile pour voyager et transporter les marchandises… Partout où l’air vicié d’hier s’est converti en air pur, les températures ont retrouvé le chemin d’une courbe régulière.

Et la vie a recouvré ses droits.

Plus aucun véhicule n’écrase hérissons ou crapauds. On se plaît à observer biches et renards aux abords des maisons. Dans les forêts, les mamans orangs-outans ont du lait dans leurs mamelles pour nourrir leurs enfants. Dans la jungle, la biodiversité fourmille.

Sous les océans, les quelques baleines qui étaient enceintes avant le 13 octobre ont su protéger leurs petits ; désormais, elles nagent en famille. Des tortues les accompagnent pour faire la route sous-marine en bonne compagnie. Des générations de poissons se donnent rendez-vous. Les requins, enfin oubliés par les chasses aberrantes motivées par une gastronomie absurde, vivent en maîtres des lieux, au sommet d’une chaîne alimentaire qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

Les femmes et les hommes, simples éléments d’un tout, ignoraient jusqu’alors combien cet Éden en convalescence nommé Terre constituait leur ancrage et leur bonheur de vivre.