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NOUVELLE

Le Mouré Rouge et la dame aux crayons

Une nouvelle de Judith Lossmann.

Fin novembre, dans les rues et les recoins du Mouré Rouge, ça bruisse, ça bouge. Bon, c’est toujours un peu ainsi dans ce quartier excentré de Cannes. En forme d’île. Une presqu’île. De l’eau partout. À gauche. À droite. Au bout. Et seulement deux options quant au climat : soit il est plus calme qu’ailleurs, soit il est plus féroce. En rupture totale. Ici, le vent s’arrête… ou tempête. Cette pointe de la Croisette, ce n’est pas rien ! Il y a des cloisons météorologiques : on ne les voit pas, mais on les sent !

Imagine : tu marches en direction de l’Italie…

Tu laisses derrière toi le Palais, ses festivités et ses terrasses bondées, ses voitures brillantes comme des pommes Golden cirées. Tu dépasses le Port Canto et ses yachts de rêve, habiles à provoquer des envies de voyages. Tu laisses Bijou Plage sur ta droite…

Tu marches, vent de face, jusqu’à l’écrin du Palm Beach en pleine métamorphose. Tu tournes à gauche dans la dernière rue avant le littoral, une rue emplie, jour et nuit, des cabriolets rutilants des riches du monde. Eh bien là… oui, là… avant le parking de droite, celui avec le petit dôme surmonté d’une croix… Là, l’haleine fraîche du vent se repose et l’eau salée cesse de s’agiter.

Furibard au Mouré Rouge. Calme sur la Croisette.

Un jour comme cela. Le lendemain… l’inverse.

Je m’étonne toujours de cette scission. Le vent s’apaise ou se lève selon les caprices des murs invisibles du Mouré Rouge, mais toujours le marcheur franchit une frontière, comme un double vitrage, entre ici et le reste de Cannes. Que l’on arrive de l’est ou de l’ouest, le changement est constitutif du quartier.

Un mot susurré sur le silence du Mouré ?

Ce petit coin de paradis respire le calme, les hivers doux, les horizons voilés de brume que dévoile le soleil du matin, et les roses, verts, bleus et jaunes du ciel quand la nuit descend sur le rivage, avec Sainte-Marguerite en face.

Un moment parfait pour rouler sur la promenade aménagée pour les vélos et les piétons. Une cohabitation facile les petits jours de semaine, hors saison. Redoutable et éprouvante les autres jours. Ceux d’affluence.

Les visiteurs du Mouré Rouge ne veulent pas lire. Ils préfèrent le tarmac de la piste cyclable à cette jolie sente de bois lamellé aménagée spécialement pour eux. Sous les pieds, elle fait trop de bruit, disent-ils. Dans la tête des bébés, elle secoue. Et dans les bras de ceux qui poussent les poussettes, elle fait trop frémir les muscles. Idem pour les joggeurs et les coureurs du dimanche. Leurs pieds sont plus à l’aise sur le béton. S’ils le disent ! Peu importe, ce n’est pas si grave.

Revenons aux conversations véhiculées par le vent. Depuis quelques jours, les rues bruissent d’un autre son qui couvre son halètement.

Il paraît…
On dit que…
Elle revient, la dame de l’an passé…
Quelques semaines…
Réussira-t-elle cette fois ?

Les cancans disent vrai.

Premier décembre. La grosse voiture, chargée à bloc d’un foutoir à la Zézette du Père Noël est une ordure, se gare avenue de la Reine-Astrid, en face de la pharmacie de Madame Baron, à vingt pas de la place de l’Étang, résidence secondaire des boulistes.

La dame aux crayons en descend, sa Lilly de dix-neuf ans — moah — au bout des bras.

Je suis bienheureuse de sortir de ma cage de transport. Ça fait loin, nom d’une libellule, depuis Paris !

Au quatrième étage, je quitte ma boîte et j’explore cet espace inconnu. Euh, non, finalement… familier. Je suis déjà venue. Je reconnais ce lit étroit, au fond de l’appartement, sous lequel je voudrais me cacher. Mais mon humaine est difficile à piéger. Bim… sous mon nez, au ras des vibrisses, je trouve porte close ! Elle n’aime pas quand je me cache sous les meubles. Elle me croit malheureuse ou stressée. Pas faux !

— Non, mon amour, pas sous le lit. Va explorer. Tu reconnais, j’en suis sûre.

Puis, respectant sa priorité absolue — moah —, ma dame humaine installe un bol d’eau fraîche et des mets précieux, en principe impossibles à refuser. Mais moi, moah, je suis une princesse : je fais ma difficile. En même temps, je teste son amour et sa capacité d’innovation. Oui, je sais, c’est vache. Je suis féline, que voulez-vous ?

Bon, d’accord, je revisite les lieux. Je marche sur un torrent de braises — c’est une image — pour vous faire comprendre que je pose mes pattes avec une précaution calculée. Elle me dit de m’aventurer. Allons-y !

Je saute sur une table. J’aime cette position dominante.

Je reconnais mes arbres de l’an passé. Des arbres semblables à de longs tuyaux, sans branches et dotés d’une houppette chevelue. Des hochets géants ! Fascinants les jours de vent, quand, penchés par un vent de force 7 à gauche et à droite, pliés sous les assauts, jamais ils ne se fracassent au sol.

Eux me parlent et me rapportent les potins du Mouré. Eux et quelques autres.

Le vent sous les interstices des portes, la cacophonie des mouettes du matin, les pigeons de la terrasse, les joueurs de pétanque prêts à s’écharper des heures durant et jusqu’à la nuit largement tombée pour savoir qui tire et qui pointe, le club des boulistes toujours prompt à organiser le karaoké de celui qui chante le plus faux ou l’anniversaire sonore d’un couple local à la légende mille fois ressassée, le cuisinier libanais du restaurant d’à côté, la petite vendeuse de primeurs au bas de l’immeuble, le poissonnier dont le trop-plein de glace fond en formant de petits lacs de maison de poupée dans le caniveau, la mer côté baie de Cannes et ses couchers de soleil d’hiver infiniment élégants, la Grande Bleue lisse comme un lac de montagne le lundi et mer d’Iroise en Méditerranée le mardi, Hubert, le voisin prêteur de vélo, les garnements de l’école d’à côté, trop criants, trop hurleurs, trop présents pour laisser l’esprit créatif de mon humaine accomplir son œuvre.

Un jour après notre arrivée, deux jours, trois jours…

Dans l’appartement, elle s’agite, ma dame aux crayons. Elle porte, ouvre, ferme, range, organise.

Première étape franchie : nous sommes venues à Cannes pour échapper à Paris. Là-bas, rien à faire : elle écrit pour les autres, mais jamais pour elle. Alors, lorsque ses amis lui ont proposé l’appartement de Viviane, au Mouré, l’invitation était trop tentante pour être refusée.

Je l’observe. Elle va et vient, tourne en rond. Elle prodigue à mon corps et à mon cœur les meilleurs câlins et plaisante à peine lorsqu’elle prononce ces mots :

— Lilly, mon amour, toi, tu n’as rien d’autre à faire que de rester avec moi. Et moi, je t’aime, je te nourris et je te soigne. Reste avec moi, et j’écrirai.

Ce n’est pas pour cela que je reste avec elle. Moi aussi, je l’aime et je le lui dis d’une manière très claire. Elle me comprend.

Oui, je voudrais qu’elle écrive son roman. Ce n’est pas pour rien si nous, les chats, sommes des greffiers, les meilleurs amis des auteurs. Elle m’a dit :

— Je vais te dédicacer mon roman, à toi et à Pendy.

Je ne sais pas ce que signifie « dédicacer », mais je sens combien ce mot est puissant pour elle.

Son plus rude questionnement, désormais ? Trouver l’emplacement exact de son bureau des mots.

Avec mes antennes et mes moustaches toutes en alerte, je nous sais nombreux à espérer sa réussite. Tous mes amis du Mouré l’espèrent. Ils veulent être dans son livre. De toute façon, tout le monde veut être dans un livre !

En attendant, elle est loin de son clavier. Elle tire une table.

Là !

Non, là !

Ce serait mieux ici, non ?

Cette table ronde ne va pas du tout ! Ses bras tombent. Irréalisable d’écrire un roman avec les épaules en charpie. Elle farfouille, s’agite encore et, oh miracle, trouve une rallonge oubliée.

Voilà : la lourde table aux pieds de fonte, solide, stable et ovale, fait merveille.

J’aime quand elle est contente. Elle me chante des chansons qui riment avec « amour de chatchat » !

Ça y est ! La table de salle à manger vieillotte va devenir son bureau d’écriture !

À quelle place ?

Devant cette partie de la baie vitrée ? Non. Avec les voisins fumeurs impénitents, de jour comme de nuit occupés à lorgner depuis leur balcon dans notre direction, ça ne peut pas le faire.

Au milieu de la baie vitrée ? Non. La séparation entre les fenêtres coulissantes crée une césure dans son horizon.

Tout à gauche, perpendiculaire à la vitre ?

Voilà la place parfaite pour son bureau de future romancière.

Face à l’est. Côté Mouré Rouge. Côté sente, piste des vélos, au plus près des tas de posidonie séchée.

La posidonie ? Les herbiers de la Méditerranée, la sauvegarde d’une mer !

Elle est au top, sa table d’écrivaine, calée de jour comme de nuit sur une vue sublime : celle de la colline de la Californie, avec son vieil observatoire des étoiles et de l’espace fiché au sommet.

Cent soixante-quinze jours plus tard, ça bruisse, ça bouge au Mouré Rouge. On se réjouit.

Moah, chatchat d’amour, moah, princesse Lilly, et tous mes potes du quartier, nous n’avons cessé de communiquer. On se parle, on se dit et, moah… antenne, je lui communique les forces du vent et des éléments, des cieux et du soleil.

Tous l’ont portée au fil des jours.

L’eau glaciale de l’hiver lui donnait de l’énergie lorsqu’elle marchait, de bon matin, jambes nues et parka sur le corps. Le calme olympien de la plateforme de bois tachée par l’encre de seiche des pêcheurs de calamars, la nuit, aussi.

On s’est unis.

Hier, avant de rentrer à Paris, elle a marché tout au bout du ponton du Mouré Rouge. Dans cet espace suspendu entre terre et mer, elle a lâché dans les algues un bracelet de jolies pierres couleur turquoise…

Dans deux ou trois mètres d’eau transparente, il est descendu en tournoyant.

Il semblait adresser des mots simples à ma dame aux crayons :

Bravo, tu as écrit In-Yeon. D’autres histoires ne demandent qu’à naître. Reviens !