NOUVELLE
Les Rejetés du ciel
Une nouvelle de Judith Lossmann.
En plein août, la chaleur sur les alpages est une chape de plomb qui terrasse le vivant. Agneaux et veaux du printemps dernier, vieilles personnes animales, hérissons harassés, oisillons assoiffés. Les terres brûlent sous un soleil innocent du mal qu’il distille. La lumière darde ses flèches assassines. La terre exhale une odeur lourde, âcre.
Surgissent des ailes gigantesques, lentes et silencieuses. Elles tracent des cercles éphémères dans les hauteurs et projettent des ombres mouvantes sur les carcasses dégradées. En silence, la créature sans éclat, aux teintes sales, toute faite de plumes ébouriffées, descend au sol. Pelée comme un crâne de spectre, la tête de chairs nues et molles semble déjà avoir pris les traits de la mort. Attirée par la seule décomposition, la bête affiche un fixe regard jaune et froid dépourvu d’éclat de jouissance. Sans cris perçants ni victoire, le bec crochu déchire, s’enfonce dans la chair ouverte, arrache des lambeaux vite engloutis d’un mouvement sec du gosier.
Autour de l’oiseau et de sa charogne, l’air est figé.
Qu’il est laid, cet oiseau disgracieux !
Ce paria fleure la fin, l’odeur de la mort !
Ce vautour.
Mon vautour !
Cet ange de la décomposition traîne dans son sillage une ombre maudite. Démuni de la noblesse de l’aigle ou de l’agilité du faucon, il plane et tourne et attend et vit où la vie s’éteint. C’est un intouchable. Il dérange. On tolère sa présence du bout des yeux. On le fuit, on l’exècre ; il est condamné à œuvrer puis à disparaître… comme s’il n’avait jamais existé.
Dans « L’Araignée et l’Ortie », Victor Hugo écrit comment l’enfant, dans sa naïve cruauté, détruit sans savoir. L’ortie pique, l’araignée glace d’effroi… Telle une souillure, on gomme ces humbles ouvrières du monde, sacrifiées par l’aveuglement des hommes, lesquels, jeunes ou vieux, font disparaître ce qui, en secret, veillait sur eux.
Le vautour est de la même substance. Il est l’ultime gardien qui, sans bruit, purifie l’infect et dissipe les fièvres. Il est la laideur qui sauve ! Sans lui, la mort s’attarde, ronge, gangrène. Les charniers s’entassent, la maladie prospère. Il est celui qui referme les plaies du monde, élimine ce qui doit disparaître. Il est l’ultime bouclier contre l’invasion du pourrissement. Sans lui, le monde serait un immense charnier, un chaos. Le vautour purifie les paysages, nettoie l’invisible, maintient l’équilibre. Partout où la mort menace de répandre ses miasmes, il intervient.
Il plonge dans l’horreur sans frémir. Son estomac, impitoyable arme chimique, détruit les pires pathogènes : anthrax, botulisme, peste… rien ne résiste ! Il digère l’innommable et stoppe les épidémies. On le croit charognard… il est un rempart contre la contamination.
Dans le langage humain, vautour désigne l’opportunisme implacable, celui qui guette la chute et s’abreuve du malheur des autres. Celui qui hante les ruines, flaire les bonnes affaires à bas prix, spécule sur la déchéance. Vautour est le journaliste avide de drames humains. Vautours sont les héritiers en bataille autour d’un mourant.
Jamais image n’aura autant souffert de la sottise populaire.
Non, le vautour n’est pas cruel. Il attend que la mort ait fait son œuvre. Il n’est pas le bourreau, il est l’ultime témoin. Il ne tue pas, n’attaque pas, ne vole rien, ne torture pas. C’est un fossoyeur.
Le vrai rapace, lui, n’a pas d’ailes. Ce n’est pas un vautour, mais un Thénardier aux mains qui fouillent les poches, aux yeux qui calculent, à la bouche qui promet et ment. Le Thénardier rançonne ce qui est encore en vie. Il n’attend pas que la mort ait agi, il l’accélère. Là où le vautour referme un chapitre, le Thénardier le prolonge à son profit. Il nourrit la misère et tire les ficelles de la détresse pour en extraire son dû. Ce faux bienfaiteur a la main crochue.
Le Thénardier est un parasite du vivant. Le vautour est un recycleur de la mort.
Le laid est parfois bienfaisant. L’araignée tisse, l’ortie protège. Le vautour purifie. Il est le gardien invisible d’un monde qui se croit trop propre pour avoir besoin de lui.
Une pensée inspirée par le poème « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie » de Victor Hugo, dans Les Contemplations.
Toi, humain, qui glorifies la force, la beauté, la domination et honores les prédateurs, ceux dont la puissance fascine… Je ris de ton ignorance. La nature ne juge pas selon l’esthétique ou le prestige.
Je ris aussi de ton arrogance. Tu te positionnes au sommet de la chaîne, maître du monde, au-dessus des lois, quand tu n’es qu’un prédateur — malgré ton refus à l’admettre —, mais un prédateur différent des autres, lesquels tuent par nécessité.
Toi, homme, tu es d’une autre espèce. Tu fais durer la souffrance et prolonges la faiblesse ; tu monnayes la peur et joues avec tes proies. Tu ne tues pour vivre ! Tu exploites, asservis et cultives la détresse comme une ressource inépuisable. « L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes. Tu es bien pire qu’un loup : tu es un marchand de souffrance, un fabricant de malheurs, un architecte de la dépendance.
Moi, vautour, je me nourris des morts ; toi, humain, tu te nourris des vivants.
Qui est le véritable monstre ?
La prochaine fois, regarde-moi dans le ciel, sans détourner les yeux, sans fuir ! Regarde au-delà de ma laideur. Dépasse tes peurs et tes préjugés. Apprends à voir ma beauté cachée mais bien réelle et tu sauras que la laideur comme la grâce sont une simple question de perspective. Sur moi, lève tes yeux avec respect pour ma mission et mon œuvre.
Aime-moi !
Je nettoie et transforme pour que tu puisses te promener sans tomber sur une vilaine vision qui te ferait vomir ou pleurer. Je suis un ange de l’ordre ; je suis le dernier fossoyeur du monde sauvage, le nettoyeur d’un cycle qui ne tolère aucun gaspillage.
Je suis le gardien d’un monde qui continuera de tourner… même après toi.